Petites histoires de géologues

Michel DURAND-DELGA fait revivre dans cet article une petite querelle entre deux scientifiques renommés du 19°siècle…

Querelles entre « deux amis de vingt ans »

Petite histoire GSOVoici quelques extraits d’une publication de Michel DURAND-DELGA (voir Publications régionales récentes) qui, à l’occasion de retracer les carrières scientifiques de deux savants régionaux de la 2e moitié du 19e siècle, s’est penché sur un épisode peu connu du passé scientifique de notre Sud-Ouest (qui d’ailleurs ne le concerne pas). Jugez en plutôt … Dans son annonce en 1905 de la mort de Victor Raulin, professeur à la Faculté des Sciences de Bordeaux, Péron président de la SGF fit allusion aux « démêlés retentissants, qui attristèrent les amis des deux savants », Raulin et son collègue Alexandre Leymerie, professeur à la Faculté des Sciences de Toulouse. Un siècle et demi plus tard, il est possible de jeter un regard amusé sur cet épisode oublié, même s’il remua à l’époque le milieu scientifique français. Leymerie et Raulin ont été deux hommes de science de qualité, profondément attachés à leur discipline, extrêmement laborieux et productifs, l’un et l’autre bons ouvriers de la connaissance géologique de la France. Ils ont fait l’objet de plusieurs notices, archivées à la bibliothèque de la Société géologique de France. Pour Leymerie, on citera les longues notices de L. Lartet (1879), pieux hommage de son successeur à la chaire de Toulouse, de Barthélémy (1879), son collègue biologiste, et un siècle plus tard, l’hommage de Tomasson (1979-81) au nom de la Société académique de l’Aube, dont Leymerie fut membre résidant en 1828. Pour Raulin, nous possédons la notice, bienveillante mais objective, d’Henri Douvillé (1906) et un texte de Mme Legée (1979). « Je me trouve dans la triste nécessité d’appeler devant le Tribunal […] un Collègue, un ami de vingt ans… ». Ainsi s’exprimait en 1858 Victor Raulin devant le tribunal de première instance de Toulouse. Même si de telles affaires sont rares, ce n’est pas le seul cas dans l’histoire universitaire de querelles de savants de qualité intellectuelle reconnue, aboutissant à de telles singulières extrémités. L’exemple que j’ai voulu présenté n’est guère plus qu’un fait divers, mais il illustre le fait que, si l’avancement de la science est du domaine des idées, celles-ci sont liées à la personnalité des hommes, avec leurs croyances, leurs préjugés, leur héritage social ou familial, voire l’atmosphère politique du moment. Pour se résumer disons que l’affaire a éclaté au sujet du mémoire sur la Statistique géologique du département de l’Yonne, dont les travaux de terrain dès 1845 et de rédaction ont été assurés, après des conventions passées entre eux en 1847 et 1851, par les jeunes professeurs de chaire de géologie Raulin et Leymerie (alors âgés respectivement de 31 et de 45 ans). En effet de profondes divergences de vue sont en particulier survenues en 1857 au sujet de la place du travail de chacun reflétée dans la présentation de la couverture finale, notamment en ce qui concerne …la taille de la police typographique du nom de Leymerie et la mention de sa coopération ou non, en plus de la direction qu’il assura pour le Conseil Général ! Raulin ayant demandé à l’imprimeur une épreuve du titre, trouve « le nom de M. Leymerie […] sur une ligne spéciale, en caractères aussi gros que le mien, contrairement aux conventions […] pour faire croire à tout le monde que je ne suis pas seulement par moitié dans la rédaction d’un livre dont les quatre cinquièmes [il exagère, c’est en fait les 2/3] émanent de ma plume". L’affaire est portée à Toulouse au printemps 1858 devant le juge de paix (où la conciliation s’avère impossible) puis au tribunal de première instance qui, le 19 avril, donne raison à Leymerie. Raulin s’obstine : « Malgré mon bien vif regret de prolonger un procès qui ne peut qu’être affligeant pour le monde scientifique français […] j’ai cru de mon devoir, de ma dignité, de m’adresser à une juridiction supérieure » et il interjette appel. La cour impériale de Toulouse, après avoir (encore !) tenté d’obtenir une transaction entre les parties, prononce son arrêt. Malgré l’apparente satisfaction de Raulin, la cour donne sur l’essentiel raison à Leymerie : sa « coopération » à l’ouvrage sera indiquée et, prudemment…, le tribunal oublie d’aborder le problème de la taille des caractères qu’auront les deux noms sur la couverture de l’ouvrage ! Finalement, l’édition peut se faire la même année, la page de titre (reproduite ici) correspondant à la « convention de 1851 » entre les deux auteurs, légèrement améliorée même en faveur de Leymerie, quant à la taille des caractères.

Michel Durand-Delga